Quelle vue générale prendre des Christianismes orientaux après avoir approfondi ce qu'il en est pour trois des principaux d'entre eux, le christianisme "nestorien", le christianisme copte et le christianisme arménien ? Plusieurs traits communs peuvent être mis en évidence.
Première caractéristique : les textes fondateurs de ces Eglises - que ce soient des apocryphes chrétiens ou d'autres textes - mêlent toujours l'histoire et la légende. Ces récits des origines sont remplis de merveilleux, sans qu'on puisse y retrouver facilement ce qui pourrait être historique; et cela, qu'il s'agisse d'évènements de la vie du Christ lui-même, comme le séjour de Jésus enfant en Egypte (pour les Coptes) ou l'envoi de disciples auprès du roi Abgar (dans les récits concernant Edesse); ou qu'il s'agisse de la vie de tel ou tel apôtre ou de tel ou tel saint, par exemple saint Marc en Egypte, saint Thomas à Edesse puis en Inde, saint Grégoire l'Illuminateur en Arménie.
Comme l'a fait remarquer Jean-Pierre Mahé, il est fréquent que ces textes se coulent dans des moules littéraires antérieurs, les romans antiques par exemple, ou reprennent, en les adaptant, des légendes et des récits merveilleux bien antérieurs au christianisme. Leur but n'est pas la vérité historique - souci étranger à l'époque - mais un témoignage de foi. Et comme l'a souligné Jacques-Noël Pérès, la signification essentielle de ces textes est de montrer, pour chacune de ces Eglises, qu'elles peuvent se prévaloir d'une filiation apostolique et ainsi se rattacher au Christ lui-même.
Cela dit, et si l'on s'en tient à une première approche, le motif de la séparation des Eglises orientales semble incontestablement d'ordre théologique, ou plutôt christologique. Se définissant par rapport aux grands conciles, elles ont accepté ou refusé les décisions des conciles du Vème siècle, alors que toutes avaient antérieurement reconnu le premier concile œcuménique, celui de Nicée (325), qui énonça le symbole de foi encore en usage de nos jours. Toutes avaient aussi reconnu le concile œcuménique de Constantinople 1 (380), qui compléta le précédent.
La source des ruptures fut, au Vème siècle, la crise nestorienne, c'est-à-dire le débat sur la nature de la personne du Christ. Quel en était le fond ? Il était de comprendre la divinité et l'humanité dans une seule personne. Pour les uns, l'école d'Antioche, très proche des textes bibliques et à laquelle appartenait Nestorius, il y avait, dans la personne du Christ, deux natures distinctes, non confondues mais juxtaposées, conjointes. Pour les autres, l'école d'Alexandrie, ces deux natures tendaient à se confondre, elles formaient une union, jugée nécessaire à l'unité de la personne du Christ. Conjonction ou union ?
En 431, le concile d'Ephèse - dans des circonstances mouvementées que nos divers conférenciers ont décrites - se prononça pour l'union et condamna la christologie d'Antioche, donnant ainsi raison à Alexandrie et aux adversaires de Nestorius. D'où la première rupture: les décisions d'Ephèse ne furent pas reconnues par l'Eglise d'Orient (ou Eglise de Perse ou encore Eglise syriaque orientale, dite "nestorienne"). Puis, les controverses ayant continué, le concile de Chalcédoine, en 451, adopta sa célèbre définition, qui affirmait deux natures sans confusion, sans mutation, sans division, sans séparation, texte qui se présentait en fait comme un texte de compromis. Les Eglises orientales le rejetèrent, aussi bien l'Eglise de Perse de tendance antiochienne que les Eglises copte et arménienne de tendance alexandrine. Ce sont les Eglises qu'on appelle "non-chalcédonniennes". Leur rejet des conciles du Vème siècle fut d'autant plus aisé qu'à Constantinople, on l'a vu, les discussions continuaient et qu'il fallut d'autres conciles, aux siècles suivants, pour tenter de mettre un point final aux débats.
On ne saurait donc passer sous silence toutes ces controverses christologiques et nous nous devions de les rappeler dans cette conclusion, encore que, dans la réalité, les choses soient très nuancées. C'est ainsi qu'on a vu que ni l'Eglise Copte, ni l'Eglise arménienne n'acceptent d'être dites "monophysites". Mais, en fait, ces controverses sont-elles seules à expliquer la séparation des Eglises orientales ?
Il suffit de considérer certaines dates pour voir qu'il n'en est rien. C'est en 380 déjà que l'Eglise d'Arménie se proclame "autocéphale", soit près de 50 ans avant le concile d'Ephèse ; et elle ne rejettera la définition de Chalcédoine que beaucoup plus tard, en 555. L'Eglise de Perse, de son côté, après s'être affirmée fidèle à la "foi de Nicée" (411), se déclare indépendante en 424, près de 10 ans avant Ephèse et ne rejettera les conclusions d'Ephèse que 50 ans après ce concile, vers 485. Il semble donc bien que les tendances "séparatistes", si l'on ose dire, aient une certaine antériorité par rapport aux querelles christologiques. C'est que d'autres éléments importants sont à prendre en compte, éléments que nos divers conférenciers, notamment Jacques-Noël Pérès, ont largement soulignés
Il faut d'abord tenir compte de l'éloignement géographique et des différences culturelles. Il ne faut jamais perdre de vue que la "Grande Eglise" - celle qui adoptera Chalcédoine - s'est développée aux premiers siècles dans le cadre de l'empire romain, en intégrant les modes de pensée du monde hellénique. Les Eglises orientales, elles, se sont formées dans des pays qui sont aux confins de ce monde gréco-romain, en des lieux éloignés du centre, séparés parfois par des obstacle physiques importants, dans des pays qui, de plus, étaient héritiers de civilisations fort anciennes, différentes, porteuses de leurs propres traditions, principalement celles de la Mésopotamie ou celle de l'Egypte. Cette dernière civilisation, notamment, était loin de s'être effacée derrière la façade hellénistique d'Alexandrie.
Alexandrie, était une ville qui, au temps qui nous occupe - le Vème siècle de notre ère - avait derrière elle plus de sept siècles d'une existence glorieuse ayant fait d'elle la capitale intellectuelle du monde hellénistique. Autant dire qu'elle supportait mal d'avoir à se soumettre à des décisions émanant des autorités de Constantinople, ville qui avait tout juste un peu plus d'un siècle d'existence. On a vu que la théologie d'Alexandrie avait, dans un premier temps, triomphé au concile d'Ephèse mais qu'elle fut ensuite condamnée à Chalcédoine. Le schisme égyptien suivit de peu. La théologie était-elle vraiment seule en cause ?
Nos conférenciers ont aussi insisté sur l'influence majeure de la rivalité entre l'Empire romain et l'Empire perse, surtout à partir du moment où, en 226, celui-ci fut gouverné par la dynastie sassanide, une dynastie qui voulait restaurer la grandeur ancienne de l'Empire perse, dont l'importance pouvait égaler celle de l'Empire romain. Dans ce monde iranien qui, redisons-le, avait englobé l'espace mésopotamien et ses anciennes traditions, le christianisme, c'est à dire l'Eglise de Perse - ou encore Eglise syriaque orientale - ne put se faire une place qu'en faisant preuve d'allégeance au pouvoir régnant ou, tout au moins, en n'apparaissant pas "à la solde" des Romains. Après une première période de pérsécutions, qui culminèrent vers 345, l'Eglise de Perse, constituée en Eglise indépendante (424) trouva sa place, qui fut grande, dans le monde sassanide. Ce n'est que plus tard, en 485 et même au-delà, qu'elle prit position sur les conciles d'Ephèse et de Chalcédoine, en rejetant leurs décisions. Quant à l'Eglise arménienne, prise entre les deux empires, elle avait proclamé son indépendance dès 380, ce qui n'empêcha d'ailleurs pas l'Arménie, à partir de 387, d'être l'objet d'un partage d'influence entre la Perse et Constantinople. C'est alors son Eglise qui permit au peuple arménien de survivre comme tel.
En définitive, le destin de ces Eglises fut tragique. Après des périodes fastes, elles furent balayées par l'histoire et réduites presque toutes à l'état de minorités sur la défensive, sinon à peu de choses. Invasion arabe, invasion mongole, empire de Tamerlan, elles ont finalement dû laisser, dans leurs propres pays d'origine (sauf en Arménie), la première place à l'Islam. Par la suite, diverses scissions se sont produites, si bien qu'aujourd'hui existent une dizaine de ces Eglises. Toutes sont présentes à Jérusalem où, notamment, elles partagent avec les autres confessions chrétiennes l'usage de la Basilique du Saint-Sépulcre. Beaucoup d'entre elles, aussi sont représentées en Occident où leurs fidèles ont parfois trouvé refuge au 20ème siècle.
En ce sens, on peut dire que le christianisme oriental est toujours vivant. S'agit-il donc, comme on le suggérait dans l'introduction, d'un christianisme "autrement"?
Le débat christologique, tel qu'on vient de le rappeler, paraît à nos esprits périmé et il nous semble, comme l'a dit dès le début Jacques-Noël Pérès, que l'on se battait alors sur les mots. Le Pape catholique et les Patriarches d'Orient reconnaissent aujourd'hui que, finalement, ils croient la même chose. En ce sens, il n'y aurait plus de frontière. Indiquons cependant que le débat christologique existe toujours en Occident. Nous renvoyons, sur ce sujet, à la conférence de Raphaël Picon intitulée "Jésus et Jésus-Christ" du 15 novembre 1997 (brochure Etudes et Recherche intitulée "Comment dire Dieu aujourd'hui ?" de 1997). Mais insister sur l'humanité du Christ ne paraît pas, de nos jours, une hérésie condamnable. Nestorius doit-il être toujours considéré comme un "bandit" de l'histoire de l'Eglise comme le pensait Luther ? Il nous faut perdre nos oeillères.
Par contre, Jean-Pierre Mahé a souligné la grande spécificité de la vision religieuse orientale. La liturgie terrestre y est une réplique de l'adoration des anges dans les cieux. La cérémonie du culte conduit les fidèles dans le mystère. Il s'agit non de dire une Parole, mais de vivre quelque chose, d'anticiper l'éternité céleste, en se joignant au chœur des anges. C'est certainement là une manière tout "autre" de vivre le christianisme.
Enfin on ne peut qu'être frappé par l'attachement profond de ces Eglises orientales à des traditions liturgiques et rituelles extrêmement vénérables et très anciennes. Ces Eglises, en vérité, n'ont survécu qu'en se repliant sur elles-mêmes et en s'accrochant à leurs traditions, seule sauvegarde de leur identité. On peut alors se demander - mais nous dépassons ici l'objet de ce cycle - comment ces Eglises vivent de nos jours le "choc" de la modernité, que l'Occident a assimilé depuis plusieurs siècles. Elles ne semblent pas avoir vécu des événements équivalant à la Réforme ou, plus récemment, à Vatican II. Participent-elles au travail théologique qui se poursuit en Occident depuis le 18ème siècle ? aux travaux d'exégèse biblique ? aux efforts d'adaptation des Eglises à la société moderne, efforts poursuivis tant bien que mal ? La question est alors de savoir ce que deviendra ce christianisme "autrement" au XXIème siècle.
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