La réforme protestante
et l'économie
Un nouveau regard sur le travail, l'argent et la richesse
par Monsieur Michel JOHNER, professeur d'éthique à la Faculté libre de Théologie d'Aix en Provence
Résumé de la conférence du 16 janvier 2010
Le lien historique entre prospérité économique et protestantisme est connu ; mais les opinions divergent sur son explication. En fait, on ne peut comprendre ce lien qu'en partant du regard que la foi protestante porte sur le travail et l'argent; ensuite bien connaître la position de Calvin sur le prêt à intérêt (on entend dire souvent que Calvin serait le "père" du capitalisme) ; et terminer par une critique des positions bien connues, mais contestables, de Max Weber sur cette question.
- La théologie protestante du travail et la dignité des professions séculières. L'Antiquité n'eut guère d'estime pour le travail. Au Moyen-Age, on ne voyait pas non plus dans le travail, surtout manuel, l'objet d'une vocation dont Dieu se réjouirait. C'est le protestantisme, avec Luther, qui a étendu au travail séculier la dignité spirituelle auparavant reconnue à la seule vocation des religieux. Pour Calvin en outre, la dignité du travail humain découle de sa continuité avec le travail de Dieu, lequel est premier. L'homme n'est que le collaborateur de Dieu, le gérant de la Création. Aussi tous les Réformateurs ont-ils réhabilité le travail séculier, mettant en tête le travail des champs, celui des laboureurs, puis le travail manuel des artisans. Et si Luther est réservé quant au travail du commerçant (qui cherchera toujours à vendre au plus cher), Calvin étendra sans réserve la dignité du travail aux professions industrielles et commerciales. D'où d'ailleurs sa doctrine du prêt à intérêt.
- Calvin est le premier théologien chrétien à apporter la caution du christianisme à la pratique du prêt à intérêt, pourtant proscrit de longue date sous le nom d'usure (encore que dans la pratique...). Conscient que l'activité industrielle et commerciale suppose de disposer d'un capital, Calvin s'est débarrassé de l'ancienne doctrine de la stérilité de l'argent. Il ose une nouvelle lecture du Pentateuque, relativisant le vieille interdiction mosaïque et l'interprétant seulement comme le rappel aux Juifs de leur devoir de charité au sein de la communauté. Ce qui l'amène à distinguer le prêt d'assistance, gratuit, qui vient en aide au prochain car, dans les relations entre frères, la solidarité doit primer ; et le prêt de production, qui n'a rien à voir avec le devoir de charité et représente le capital nécessaire pour créer une nouvelle activité. Calvin considère alors comme licite et juste que le débiteur alloue une part de son gain à celui qui lui a permis, par un prêt, de réaliser son projet. Mais il soumet un tel prêt à de nombreuses règles : le prêt à intérêt n'est aucunement légitime s'il est accordé à quelqu'un dans le besoin ; et surtout l'intérêt ne peut être exigé si l'emprunteur n'a pas gagné un montant supérieur à cet intérêt. Pour Calvin le prêt de production est une sorte de contrat de société mettant en commun bénéfices et risques. Il ajoute que le taux d'intérêt doit être règlementé par l'autorité publique et que le prêt d'argent ne saurait faire l'objet d'une profession. Car le chrétien ne doit pas se laisser dominer par la soif d'argent et l'avarice. On voit que nous sommes loin des pratiques du capitalisme actuel.
- Max Weber s'est rendu célèbre en publiant, en 1905,"Éthique protestante et esprit du capitalisme". Selon lui, il y aurait affinité entre l'esprit du calvinisme, incarné par les Puritains, et la mentalité de l'entrepreneur capitaliste, Gagner toujours plus d'argent mais ne pas le dépenser : dans son ascétisme le Puritain s'interdirait toute dépense somptuaire et superflue. Et pourquoi ? parce que, hanté par l'idée de la prédestination, il chercherait sans cesse la preuve qu'il est parmi les élus et que seule la réussite professionnelle et économique le délivrerait de ses doutes. Le calvinisme pousserait l'homme au travail ; l'enrichissement serait un signe de bénédiction. Aujourd'hui cette thèse, bien que fort répandue, est récusée dans sa globalité autant par les historiens que par les sociologues et les théologiens. Weber aurait confondu ce que devint le calvinisme américain au XVIIIe siècle avec ce que fut le calvinisme du XVIe. La position de Weber implique une théologie de la rétribution (enrichissement = bénédiction) qui n'existe pas chez Calvin pour qui la foi seule est preuve d'élection. A l'inverse le calvinisme américain du XVIIIe siècle semble bien avoir connu cette déviation. Ajoutons qu'il n'est nullement prouvé que le prêt à intérêt n'existe qu'en culture calviniste ni que le calvinisme seul ait inventé le capitalisme.
Disons, pour conclure qu'il y a clairement chez Calvin une rapport très concret entre le théologique et le social. Pour autant, est-il le "père" du capitalisme ? S'il est vrai qu'en levant l'interdiction du prêt à intérêt, il a permis une accélération importante du développement économique, le capitalisme d'aujourd'hui, sauvage, individualiste, sans éthique sociale, subordonné à la seule loi du profit, aurait sûrement attiré de sa part la condamnation la plus ferme. L'actualité de Calvin, en ce domaine, ce sont les règles qu'il a données pour encadrer la pratique du prêt à intérêt et que l'on rappelait plus haut.
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