Les oeuvres protestantes
et l'économie
Enseignement, santé, aide sociale...
Naissance et évolution des oeuvres protestantes
par Monsieur André ENCREVÉ, historien,
professeur à l'Université de Paris-Créteil
Résumé de la conférence du 30 janvier 2010
En 1818, naît la première ouvre protestante "moderne" : le 8 septembre, quarante-quatre personnalités protestantes éminentes demandent l'autorisation de fonder une société. Il s'agit de la Société Biblique de Paris, première société protestante de l'époque contemporaine. Suivront un grand nombre de sociétés : sociétés des Missions, d'Évangélisation, etc., etc. Quelles raisons à toutes ces créations ?
- Une raison d'ordre économique et social. La révolution industrielle a multiplié les pauvres dans les villes, d'où un besoin général d'assistance. De plus, ayant quitté leurs communautés rurales, les Protestants se trouvent en ville dans une situation de diaspora. Sous peine de voir le protestantisme se diluer, on crée pour eux des institutions protestantes : écoles, orphelinats, hôpitaux etc.
- Des raisons politiques et administratives. La Révolution avait apporté liberté et égalité mais il faudra du temps pour que cela se réalise jusqu'au fond des provinces, d'autant que l'Église romaine, si elle doit désormais tolérer les Protestants, freinait leur développement. Ce n'est qu'avec la Troisième République que l'égalité fut vraiment appliquée. D'autre part, le régime concordataire de 1802 n'autorisait pas d'autres institutions ecclésiales que les consistoires, purement locaux. Pour une représentation plus large, des sociétés étaient donc nécessaires.
- Enfin le Réveil, mouvement du début du XIXe siècle, suscita des divisions ecclésiastiques ; on eut finalement, en plusieurs domaines, à la fois des oeuvres "évangéliques", inspirées par les "revivalistes" et des oeuvres "libérales", issues du protestantisme "classique".
1 - Première catégorie :
Des sociétés chargées de répandre un message protestant. Pour commencer les sociétés bibliques. En 1818 c'était la Société Biblique de Paris. Son but était de répandre la Bible parmi les Protestants (elle n'était pas autorisée à la diffuser aux non-protestants). Lancée par les revivalistes, mais associant réformés et luthériens, elle développe rapidement son activité et tisse en province un vaste réseau de comités auxiliaires. Parallèlement agissait aussi la Société biblique britannique et étrangère qui, elle, diffuse la Bible à tous et développe un réseau de nombreux colporteurs. Là-dessus interviennent les querelles doctrinales entre "évangéliques" et "libéraux" si bien qu'au milieu du siècle, on voit se séparer des sociétés bibliques de diverses tendances (la réunification n'aura lieu qu'après 1918). Au total, ces sociétés diffusèrent un million de bibles.
En 1822, parallèlement, se constitue la Société des missions évangéliques de Paris (aujourd'hui le D.E.F.A.P.) dont l'action fut très importante. Elle aussi organise un réseau de comités auxiliaires, tout particulièrement des comités de dames qui assurèrent un important soutien aux familles de missionnaires. La Société avait son journal, elle fut largement soutenue par la communauté protestante. A noter que la tendance libérale s'en était peu à peu désintéressée. Les débuts ne furent pas faciles car la Société n'avait aucune expérience et, vu les positions de l'Église catholique, il n'était pas question d'envoyer des missionnaires dans ce qui restait de colonies françaises. Heureusement, le hasard fit que la Société des Missions de Londres proposa à la Société de Paris la colonie anglaise du Cap. C'est l'origine des champs de mission protestants français en Afrique australe (Lessoutho, Zambèze). Puis, le domaine colonial français s'étendant, la Société des Missions de Paris finit par y trouver sa place, par exemple à Madagascar, et surtout, après 1918, dans les anciennes colonies allemandes (Cameroun et Togo) où il y avait eu des missions protestantes
2 - Venons-en à des oeuvres chargées de renforcer la Communauté protestante française. Car, comme on l'a dit, l'Église catholique du XIXe siècle, si elle admet la tolérance, n'admet pas vraiment l'égalité. Il faut donc que les protestants conquièrent cette égalité et donc se renforcent.
- L'enseignement protestant fut le premier souci, car tout protestant doit pouvoir lire la Bible. Or, depuis les persécutions et le XVIIIe siècle, il n'y avait plus que des écoles catholiques, ce à quoi les Protestants avaient réagi en refusant d'envoyer leurs enfants à l'école. Si bien que, vers la fin du XVIIIe siècle, les protestants étaient très en retard, beaucoup d'entre eux ne sachant même plus lire. D'où la nécessité de développer pour eux l'instruction primaire. Certes, il y avait des écoles protestantes dans des régions comme les Cévennes ou le Poitou. Mais en ce temps d'exode rural, la plupart des Protestants venus en ville risquaient de se diluer dans la population. Aussi, dès 1829, un groupe de Protestants décide de fonder la Société pour l'encouragement de l'instruction primaire parmi les Protestants. On y retrouve notamment François Guizot, professeur à la Sorbonne et futur ministre de l'Instruction Publique. Là-dessus, en 1833, intervient la loi Guizot qui prévoit au moins une école primaire publique de garçons par commune. Dans ce cadre, la Société pour l'instruction primaire protestante fonda des écoles protestantes partout où il y avait des protestants disséminés ; et au bout d'un certain temps ces écoles étaient communalisées. Entre 1830 et 1880, furent ainsi créées ou soutenues 1100 écoles protestantes dont 925 furent communalisées. La Société créa également des écoles normales. Plus tard, avec les lois de Jules Ferry et la laïcisation de l'école, la Société pour l'instruction primaire protestante va perdre une partie de son objet et on verra peu à peu diminuer le nombre des écoles privées protestantes.
- La Société de l'Histoire du Protestantisme Français, destinée aussi à renforcer la communauté protestante. Fondée par Charles Gide au début de 1852 (juste après le coup d'état du 2 décembre), elle voulait contrer les dires des milieux conservateurs, soutiens de Napoléon III, très anti-protestants, qui prétendaient que le protestantisme était en France une "importation" récente de provenance anglaise : "un français étant normalement catholique". Il s'agissait de montrer, par l'histoire que, bien au contraire, le Protestantisme, depuis son origine, faisait partie de l'histoire de France, depuis le XVIe siècle, et qu'il y a eu des français protestants. Charles Gide demanda à François Guizot, historien et ancien ministre, d'être le président d'honneur de la Société qui défendra le protestantisme en s'appuyant sur la vérité historique. A cet effet, elle publiait une revue - qui existe encore aujourd'hui et se trouve même être la plus ancienne revue française d'histoire.
- On peut encore mentionner d'autres oeuvres qui, nées sous le Second Empire, ont contribué à la défense du protestantisme : La Société des Écoles du dimanche et les Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG)
3 - Les oeuvres d'évangélisation
Pour les Protestants français du XIXe siècle la liberté d'évangélisation était la pierre de touche de l'égalité avec les autres religions, plus précisément avec les catholiques. Car, alors que le catholicisme pouvait être annoncé partout, les catholiques faisaient obstacle à la tenue de réunions d'évangélisation protestantes. C'est seulement à partir de la Troisième République que la liberté d'évangélisation fut sans entraves. Or pour évangéliser, il fallait des sociétés, puisque, au niveau institutionnel, il n'y avait que les consistoires.
- La première Société d'évangélisation, la Société Évangélique de France, est fondée en 1833 par un groupe de revivalistes (parmi lesquels Frédéric Monod joue un rôle très important) : son but est de propager l'Évangile "par tous les moyens que Dieu lui donnera". Frédéric Monod dira : "nous agirons avec, sans ou contre les consistoires officiels". Et effectivement, cette société agira souvent en dehors du cadre concordataire. Elle s'adresse à tous, protestants et non protestants, pratiquant l'appel à la conversion individuelle. Elle emploie des colporteurs qui, de village en village, diffusent des nouveaux testaments. Il y a aussi des instituteurs évangélistes qui exercent dans des écoles protestantes et surtout les évangélistes proprement dits ; n'ayant pas terminé leurs études de théologie et passés par une école d'évangélistes, soit ils jouent le rôle de pasteur auxiliaire, soit ils essaient de fonder des groupes protestants dans des villages où il n'y en avait pas.
- Une autre société fut fondée en 1835 : la Société centrale protestante d'évangélisation. Bien que de doctrine évangélique, elle se veut rigoureusement concordataire, se situant ainsi "à côté" de la Société évangélique de France, car elle suscite la fondation des paroisses qui resteront dans le giron de l'église concordataire.
Après la séparation des Églises et de l'État (1905), on ne jugera plus nécessaire d'avoir plusieurs sociétés, de sorte qu'en 1910 ces sociétés fusionneront sous le nom de Société centrale évangélique, qui, après la seconde guerre mondiale, deviendra la Commission nationale d'évangélisation.
- La Mission Mac All. Elle représente une tentative pour moderniser l'évangélisation, c'est-à-dire évangéliser les villes en appliquant des méthodes urbaines. Elle est fondée en 1872 par un pasteur anglais, Robert Mac All, venu à Paris pour essayer de comprendre ces gens qui passent leur temps à se massacrer (massacres de juin 1848, Commune de 1871). Prenant contact avec les ouvriers de Belleville, il comprend vite qu'il il y a chez eux comme un appel. Aussi s'installe-t-il à Paris. Il fonde la Mission Mac All (devenue en 1893 Mission Populaire Évangélique), une organisation indépendante des Églises. Pour s'adresser aux ouvriers de Paris il recourt à de nouvelles méthodes : louer d'anciens magasins ou ateliers désaffectés et y faire des réunions populaires d'évangélisation. Il veut montrer que le christianisme n'est pas réservé au dimanche, qu'il n'y a pas d'un côté la religion et de l'autre côté la vie. Il annonce l'évangile en semaine, dans des salles ordinaires. En plus, il ouvre des écoles et crée des oeuvres sociales. Mais ce n'est pas pour lui une Église : Mac All se veut au service de toutes les Églises protestantes de France. Après des débuts un peu difficiles, l'ouvre prend de l'extension, même en province. En 1892 il y a 136 salles d'évangélisation, réparties dans 37 départements, ce qui pour le XIXe siècle est un indéniable succès.
Tout cela montre l'importance que revêtait l'évangélisation pour le Protestantisme de ce temps. Nous avons cité trois sociétés parmi les plus importantes. En réalité, il en existait un très grand nombre, en province comme dans les colonies françaises.
4 - Les oeuvres sociales.
Les Protestants ne pouvaient ignorer ce secteur : l'action sociale était considérée au XIXe siècle comme une branche normale de l'activité des Églises. Les catholiques y jouaient un très grande rôle (santé publique et aide sociale) mais les Protestants ne furent pas en reste. On eut toutes sortes d'oeuvres sociales protestantes : asiles de vieillards, orphelinats, hôpitaux, ouvroirs, oeuvres spécialisées comme pour les sourds-muets à St-Hippolyte du Fort etc. Mentionnons en particulier l'institution des Diaconesses de Reuilly et citons surtout une ouvre protestante tout à fait remarquable, bien connue du public, les Asiles John Bost à La Force, non loin de Bordeaux.
Fondés en 1848 par John Bost, pianiste de talent devenu pasteur, avec au départ deux ou trois orphelins, ils accueillent aujourd'hui un millier de pensionnaires, encadrés par autant de soignants. Cette ouvre s'occupe principalement de ceux dont on ne veut pas ailleurs (en particulier les handicapés mentaux) accueillis selon des méthodes modernes fondées sur le fait de ne pas "enfermer les fous". On laisse les personnes handicapées mentales se promener dans le village. Aujourd'hui, cette fondation emblématique du Protestantisme est intégrée à l'Assistance publique.
Que conclure de cette revue des oeuvres protestantes au XIXe siècle ?
D'abord que ce foisonnement d'oeuvres protestantes montre la vitalité du Protestantisme français de l'époque, vitalité d'autant plus étonnante après plus d'un siècle de persécutions. En 1660 les Protestants formaient une société "complète", avec paysans, artisans, nobles etc. À la fin du XVIIIe siècle ils n'étaient plus qu'une société rurale, réfugiée dans des régions ingrates. Ils formaient un peuple de paysans pauvres, peu instruits car ils fuyaient l'école où ils risquaient les conversions. Or, au XIXe siècle, voilà que le Protestantisme français se relève vite ; certes avec l'aide des protestants étrangers, mais surtout avec la volonté de renaître. Et aussi parce que le Protestantisme se présente comme moderne. Il est né avec le monde moderne, avec la Renaissance, les grandes découvertes, l'imprimerie... Il se présente - à tort ou à raison - comme une forme religieuse adaptée au monde moderne, notamment adaptée au changement. Si la vérité ne change pas, disent les Protestants, l'expression de cette vérité peut, elle, se modifier.
Ensuite, par leur existence, ces oeuvres ont changé le visage de la communauté protestante. D'abord, fixant leur siège à Paris (pour les oeuvres nationales), elles ont fait que Paris, à la place de Nîmes, devint la capitale du Protestantisme français, surtout quand en 1871 la France perdit Strasbourg.
Mais, plus encore, en raison d'un aspect doctrinal. Ces sociétés protestantes étant souvent, comme on l'a vu, animées par des évangéliques, cette tendance finira par l'emporter sur la tendance libérale. En 1817, quand arrive le "Réveil", il n'y a guère de "revivalistes" et pratiquement tous les Protestants français sont d'une tendance que l'on peut dire "pré-libérale". Encore en 1848 les libéraux sont en majorité ; ils refusent d'adopter une confession de foi (à cette époque ce qui marquait la différence entre les évangéliques et les libéraux, c'était le fait d'accepter - les évangéliques - ou non - les libéraux - une confession de foi). Mais plus tard, au moment de la scission de 1879, les libéraux ne sont plus qu'un tiers ; et au moment des lois de séparation de 1905, ils ne sont plus qu'un quart. L'un des éléments qui a entraîné cette diminution de la tendance libérale est que la plupart des oeuvres protestantes sont animées par des évangéliques. Certes il y avait des oeuvres animées par des libéraux, par exemple des orphelinats. Il y avait aussi à Paris l'Union libérale qui luttait contre le Consistoire de tendance évangélique. Mais globalement les oeuvres protestantes étaient majoritairement de tendance évangélique. C'est l'un des éléments qui a contribué à changer le visage du Protestantisme français.
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