Pierre TEILHARD DE CHARDIN
L'Evolution apporte à la théologie
le sens de la durée.

Raoul GIRET - 8 mai 1999

Bien que sa longue formation de jésuite lui ait donné de solides bases philosophiques et théologiques, Pierre Teilhard de Chardin lui-même n'aimait pas être considéré comme un philosophe ou comme un théologien. Il se considérait plus comme un homme de science. Dans une certaine mesure, cependant, son oeuvre peut être vue comme aboutissant à une réflexion théologique voulant tenir compte des derniers acquis de la science.

Né le 1er mai 1881 au château de Sarcenat, au pied du Puy de Dôme, Teilhard était le quatrième d'une famille de onze enfants, très unie et profondément catholique. De son père, il hérita le sens de l'observation scientifique. Ce dernier en effet, tout en gérant ses domaines, dirigeait lui-même la formation intellectuelle de ses enfants jusqu'à leur entrée au collège. Son violon d'Ingres était l'histoire naturelle. Collectionneur de pierres, d'insectes et de plantes, il éveilla chez son fils Pierre le goût de l'observation de la nature. Quant à sa mère, profondément catholique, elle eut sur lui une influence religieuse profonde. Teilhard souligne dans l'un de ses derniers ouvrages, "le Cœur de la Matière", que le Dieu de sa mère, et donc le sien, était avant tout le Verbe incarné. Dès son plus jeune âge, l'Incarnation, l'humanité de Jésus le marque profondément.

Teilhard a un tempérament de chercheur, à la fois chercheur scientifique et chercheur de Dieu, animé par un profond désir d'"absolu".Très jeune, il recherche le "consistant", "l'inaltérable" dans la possession et la contemplation d'objets massifs de fer et quand il découvre que le fer se raie et rouille, il l'abandonne pour le quartz et les pierres. Cette "passion des pierres" va le conduire à la géologie. Dans sa carrière de géologue, les fossiles lui ouvrent le livre de l'histoire de la vie mais il éprouve un grand attrait pour les grandes masses éruptives qui répondent à son besoin de contact, de communion avec la matière primaire, la matrice universelle des êtres.

Ainsi, tant l'initiation à l'observation de la nature reçue de son père que son désir profond de plénitude sont à l'origine de ce qu'il appellera la "branche naturelle" de sa trajectoire intérieure, en quête de l'ultime consistance de l'Univers. C'est sur cette branche que se place sa carrière scientifique et c'est ce qui le conduira, bien des années plus tard, vers 1938 - 1940, à la rédaction du "Phénomène humain", ouvrage fondamental, universellement connu, dont nous ferons plus loin l'analyse.

Cet ouvrage ne fut toutefois publié que plusieurs années après sa mort, en 1955. On sait en effet que, durant sa vie, les idées de Teilhard ne furent pas reconnues par l'Eglise catholique, qui s'opposa longtemps à la publication de ses oeuvres. De ce point de vue, sa vie fut un long conflit aves Rome.

Cela dit, notre exposé comprendra trois parties:

Nous conclurons par un aperçu sur la christologie de Pierre Teilhard de Chardin.

I - Les grandes étapes de la vie de Pierre Teilhard de Chardin jusqu'en 1946- 1948

1892 - 1908 : Formation comme Jésuite et formation scientifique - l'Eglise face à la société laïque et au modernisme - L'expérience égyptienne.

En 1892, âgé de 11 ans, Teilhard entre au collège jésuite de Mongré, à Villefranche-sur-Saône. Il obtient le Baccalauréat de philosophie en 1897 et de mathématiques en 1898. En 1899, il entre au noviciat des jésuites d'Aix en Provence. Il commence son juvénat à Laval en octobre 1900. En 1901, l'expulsion de France de la Compagnie de Jésus forcent à l'exil les jeunes étudiants jésuites qui poursuivent leur juvénat à Jersey.

Dans son désir de perfection, il envisage alors de renoncer à sa passion des pierres pour se consacrer entièrement au "surnaturel". Mais le Père maître des novices lui montre que le service de Dieu peut aussi passer par cet "amour des pierres". C'est le premier encouragement à unir en lui l'amour de Dieu et l'amour de la nature. Au cours de sa formation, sa conscience religieuse et son goût de la science vont désormais croître simultanément. Il va recevoir une solide formation scientifique.

Teilhard va appartenir à cette première génération de jésuites qui, à cette époque, font l'expérience des conflits entre l'Eglise et la société laïque. Les exigences accrues de la conscience de l'homme moderne en Occident ne trouvant pas de réponse dans le message proposé alors par l'Eglise catholique, les plus lucides des jeunes jésuites considéraient que la tâche de leur génération serait de rendre droit de cité à la pensée chrétienne. Plusieurs fois, dans ses écrits, Teilhard soulignera cette vocation particulière: réconcilié avec lui-même, il rêve de réconcilier l'Eglise avec le siècle ; il se sent médiateur entre deux mondes.

Poursuivant sa formation, il enseigne, de 1905 à 1908, comme assistant, la Physique et la Chimie au collège jésuite du Caire. Ce séjour en Egypte lui donne l'occasion de multiplier les courses géologiques. Pendant son séjour au Caire, c'est l'éblouissement de l'Orient dans ses lumières, sa végétation, sa faune et ses déserts.

1908 - 1914 : Etudes de théologie - La théorie de l'Evolution s'impose à Teilhard - Travail au Muséum

De retour en Europe, Teilhard entreprend sa théologie à Hastings, de 1908 à 1912.

Au cours de ces années, c'est pour lui l'"illumination de l'Evolution"; cette théorie, qui ne lui était pas inconnue, s'impose à lui progressivement:

"...petit à petit, écrira-t-il, comme une présence, a grandi en moi, jusqu'à envahir mon ciel intérieur tout entier, la conscience d'une Dérive profonde, ontologique, totale de l'Univers autour de moi (XIII, p.33)".

Intuition tout à fait étonnante pour l'époque. En effet, si cette idée d'une "dérive profonde, ontologique, totale de l'Univers ... " représente bien l'évolution de l'univers telle que nous pouvons la percevoir aujourd'hui, on peut s'étonner que, déjà entre 1908 et 1912, Teilhard perçoive dans une telle globalité le phénomène de l'évolution. S'il est vrai qu'à cette époque le "transformisme" commençait à être admis par les paléontologues, ce n'est en effet qu'en 1929 que la théorie de l'expansion de l'univers fut avancée par Hubble sur des bases expérimentales et ce n'est que de nos jours qu'en ont été tirés tous les développements.

Démarche d'autant plus remarquabe, par ailleurs, que l'Eglise catholique venait alors de rejeter l'évolutionnisme dans l'encyclique "Pascendi" (1907) et que c'est seulement en 1943 que l'encyclique "Divino afflante spiritu", consacrerant les genres littéraires dans la Bible, permettra une lecture de la Genèse compatible avec les connaissances scientifiques. Mais Teilhard croit que tout progrès de la raison sert la vérité révélée.

A l'âge de trente ans, le 24 août 1911, il est ordonné prêtre.

De 1912 à 1914, il travaille au Muséum d'Histoire Naturelle, à Paris, sous la direction du Professeur Marcellin Boule. C'est un athée notoire. Auprès de lui, Teilhard, qui sort de son milieu jésuite spirituellement protégé, vit une expérience nouvelle: il découvre, de l'intérieur, le milieu scientifique agnostique et athée qu'il fréquentera jusqu'à sa mort. Il lie de solides amitiés avec des collègues dont il apprécie les valeurs humaines et morales.

1914 - 1918 : L'expérience de la guerre - Les collectivités humaines

Mobilisé en décembre 1914, Teilhard fera toute la guerre comme brancardier dans une unité mixte de zouaves et de tirailleurs marocains. Il vit au milieu d'hommes différents de lui, par leur culture et leur foi. A Douaumont, au Chemin des Dames, la guerre fut pour lui "le baptême dans le réel": la vie des hommes de troupe, la solidarité dans le combat, la souffrance et la mort, le don de soi pour plus grand que soi.

L'expérience de la guerre lui fait prendre conscience de la réalité des collectivités humaines. Teilhard les comprend comme des ensembles complexes organisés ayant une valeur organique au même titre que les ensembles biologiques. L'Homme lui apparaît comme engagé dans des liaisons et des groupements physiques d'ordre supérieur à lui-même.Les sociétés humaines sont pour lui des réalités collectives et organiques se situant au-delà - ou au-dessus - des organismes biologiques.

1916 - 1925 : Premiers écrits - premier voyage en Chine

Pendant la guerre, il écrit une vingtaine d'essais qui marquent l'éclosion de sa pensée, après une longue maturation. Au fur et à mesure de leur rédaction, il les envoie à sa cousine, pressé par l'incertitude du lendemain; il sait que chaque jour la mort peut le frapper. Le 24 mars 1916, il signe son premier essai, "La vie cosmique", où se dévoilent tout à la fois sa pensée scientifique et philosophique et sa vie mystique.

Il a trente-sept ans lorsqu'il prononce ses voeux solennels de jésuite à Sainte Foy-lès-Lyon, pendant une permission, le 26 mai 1918. Dans la Compagnie de Jésus il trouvera par la suite des amis fidèles qui l'encourageront et l'aideront dans ses épreuves.

A son retour à Jersey, en août 1919, il écrit "La Puissance spirituelle de la Matière", un poème épique, inspiré par l'enlèvement d'Elie sur un char de feu, publié dans le tome XIII des Œuvres (pp.81 à 91). Nous reviendrons plus loin sur ce poème.

La guerre terminée, il complète ses études. Dès 1920, il enseigne la géologie à l'Institut Catholique de Paris. D'avril 1923 à octobre 1924, une mission scientifique, premier voyage en Chine, passionne le géologue dans sa découverte de la géologie de la Chine. Au cours de la mission, dans le désert des Ordos, il écrira la "Messe sur le Monde". Chez lui, recherche scientifique et foi en Dieu seront toujours associées.

1925 : Le conflit avec Rome

Teilhard poursuit ses réflexions sur l'Evolution; sa pensée se précise dans ses essais, ses discussions avec ses amis, ses conférences et les retraites qu'il donne à des étudiants de Grandes Ecoles enthousiasmés par sa foi ouverte sur la science et le monde moderne. Il répond à l'attente de ces jeunes intellectuels chrétiens étouffant dans l'enseignement de l'Eglise "refermée comme une citadelle assiégée par le rationalisme, le modernisme, l'évolutionnisme...", selon l'expression du Père d'Ouince.

La question du Péché Originel va être l'occasion du conflit avec Rome. Vers 1920, la Genèse était lue comme un récit historique décrivant la création de toutes les créatures couronnée par celle de l'Homme suivie de sa désobéissance à Dieu entraînant, pour tous les vivants, la souffrance et la mort. Or, en ces années, comment comprendre, dans le monde en évolution découvert par la science, le Paradis terrestre et le Péché Originel responsable de l'apparition de la mort dans la création ?

Les fossiles nous assurent que la vie est apparue bien avant l'homme et que la mort est aussi ancienne que la vie. La paléontologie humaine montre que l'homme est biologiquement issu de la famille des grands singes bien que ses caractères psychiques et culturels en fassent un être essentiellement différent. Les outils de pierre et leur évolution, les traces de foyers, les sépultures et les peintures rupestres sont de véritables fossiles culturels qui mettent en évidence une humanisation progressive excluant la création d'un premier homme parfait, suivie d'une chute consécutive au Péché Originel d'Adam et Eve. Comment imaginer que cet homme primitif, ou le premier couple humain, ait pu, en toute conscience, désobéir au Créateur au point d'être responsable de la souffrance et de la mort de tous les êtres vivants ? On ne peut chercher dans les premiers chapitres de la Genèse que des enseignements sur la nature de l'homme et sur sa relation à Dieu et non des renseignements sur son histoire, au sens historique et scientifique moderne.

Teilhard adressa à un confrère, le Père Riedenger, vers 1922, une note privée sur le Péché Originel donnant quelques pistes de réflexion. Cette note finit par se retrouver à Rome. Les réactions furent telles qu'en 1925, la Compagnie lui demanda d'abandonner son enseignement, de limiter ses publications au domaine scientifique et de repartir en Chine poursuivre ses travaux géologiques. Incompréhension qui fut pour lui un drame et dont il souffrit beaucoup. Dans son livre "Un prophète en procès : Teilhard de Chardin dans l'Eglise de son temps" (ed. Aubier, 1971), le Père René d'Ouince, qui fut son supérieur et son ami, décrit tout ce que fut cette souffrance.

1926 - 1946 : Expéditions et séjours successifs en Chine. Deux ouvrages fondamentaux: "Le milieu divin" et "Le phénomène humain"

Teilhard repart donc en Chine en avril 1926. De 1926 à 1935, cinq expéditions géologiques (dont celle de la Croisère jaune), s'ajoutant à celle des Ordos en 1923, compléteront sa connaissance de la géologie générale de la Chine. Près de 12 000 km d'itinéraires lui ont permis d'établir la première carte géologique générale de la Chine.

En 1929, il accepte la supervision du service géologique de Chine et des nouvelles fouilles de Chou Kou Tien. Il participe à la découverte du Sinanthrope avec Davidson Black, George Barbour et deux géologues chinois, Pei et Young. Devenu un spécialiste de paléontologie humaine reconnu internationalement, Teilhard recevra au congrès de Philadelphie, en 1937, la médaille Mendel en reconnaissance de ses travaux de paléontologie humaine.

Dans cette même période et jusqu'en 1939, il fera cinq séjours en France. Ses amis le soutiennent dans sa réflexion. Il fait des conférences au cours de ces séjours. Des copies de ses textes dactylographiés circulent dans les groupes amis. Plutôt qu'un exil, c'est l'interdiction d'enseigner et de publier ses réflexions de spiritualité et de philosophie scientifique s'appuyant sur l'Evolution, qui le fait profondément souffrir car il sait qu'elles répondent à l'attente des hommes de la société moderne.

Humour de l'Esprit ! ... La Compagnie de Jésus, en lui demandant, en 1925, d'abandonner l'enseignement et de poursuivre ses travaux scientifiques en Chine, l'a finalement conduit à approfondir, sur le terrain, l'évolution de l'Homme et à nourrir les bases scientifiques du sujet tant redouté de "Rome".

Cette années "chinoises" seront donc pour lui l'occasion d'écrire deux de ses ouvrages majeurs. Rédigé au cours du premier séjour en Chine après le drame de 1925, "le Milieu Divin" reprend l'essentiel de son enseignement aux étudiants et élèves des grandes écoles de 1920 à 1924. Il montre un Teilhard fidèle aux traditions de l'Eglise catholique et à l'enseignement de St Paul et de St Jean, bien que le dynamisme de l'évolution qui sous-tend sa pensée et sa méditation soit, à l'époque, révolutionnaire.

Il espère faire éditer son livre par ses amis jésuites de Louvain. Le texte soumis à la censure de la Compagnie, est accueilli favorablement. La décision est pratiquement acquise quand un exemplaire envoyé à Rome bloque le processus jusqu'à sa mort.

Retenu par la guerre, il restera en Chine jusqu'en 1946. Pendant cette période, de 1938 à 1940, il écrit "le Phénomène humain". Teilhard y décrit sa vision évolutive de l'Univers. Il est convaincu qu'en suivant un raisonnement scientifique, rationnel, évitant toute option religieuse, il peut transmettre à ses amis agnostiques et athées sa Foi en l'Homme qui donne un sens à la vie des hommes et des femmes de notre temps. Comme on l'a dit, cet ouvrage ne fut pas publié du vivant de Teilhard de Chardin. Il contient une post-face et un appendice de 1948, représentant la dernière touche que Teilhard a voulu y apporter avant de la soumettre au Supérieur général, ce qui ne suffit pas cependant à le faire accepter. "Le Phénomène humain" ne fut publié qu'après sa mort.


II - La pensée scientifique et religieuse de Teilhard de Chardin.

1 - Les grands thèmes des premières étapes de sa vie

L'attrait pour la Matière et le sens du "Tout"

On a dit combien, dès sa jeunesse, Teilhard recherche le consistant et l'inaltérable. C'est ce qui l'a conduit à la géologie.

Tout au long de ses études, des années du collège à celles de la théologie, s'éveille progressivement en lui le sens du "Tout". Au plus profond de lui-même, c'est l'attrait du géologique et le sentiment du primat de la matière. Il les complète par l'étude de la nature végétale et animale, et par celle de la physique. Il se familiarise avec la démarche du physicien qui cherche, par l'analyse, les fondements ultimes de la matière dans les particules élémentaires, dans les atomes communs à tous les êtres et, mieux encore, dans l'énergie qui les anime.

On peut dire qu'il y a finalement dans la pensée de Teilhard une recherche permanente de l' "Unité" au delà du "Multiple". Dans cette démarche, il a même éprouvé la tentation du panthéisme. Le panthéisme divinise les éléments de la Nature. Teilhard dépassera cette tentation grâce à ses profondes racines chrétiennes, à sa foi au Verbe incarné, associée à l'éclosion en lui de l'idée d'évolution, qui le conduiront à découvrir la présence du Christ au sein même de la création.

La notion d'Evolution - son élargissement

Instruit par son expérience de géologue et de paléontologue qui a recherché pendant des années les traces de la vie fossile à Jersey, en Egypte, dans les forêts du Sussex puis en Chine, il souscrit pleinement, comme on l'a dit, à la théorie de l'évolution des êtres vivants qui commence à être admise par un certain nombre de scientifiques.

Mais Teilhard est un homme de synthèse. Faisant en lui la synthèse de ses connaissances scientifiques, philosophiques et théologiques, il élargit et généralise cette notion d'évolution. Il intégre à sa connaissance de l'évolution biologique la théologie cosmique de St Paul et de St Jean, dans une synthèse attisée par la lecture de l'"Evolution créatrice" de Bergson. Il en arrive ainsi à cette idée d'une évolution universelle, d'une "dérive profonde et totale de l'Univers tout entier".

La relation de la Matière et de l'Esprit

La pensée de Teilhard entre ainsi dans un "Univers évolutif" où la relation de la Matière à l'Esprit s'éclaire pour lui d'un jour nouveau : Matière et Esprit ne sont plus deux états opposés d'un Cosmos statique ; ce sont les deux faces intimement unies de l' "étoffe cosmique" en évolution où l'Esprit entraîne la Matière dans une dynamique orientée du passé vers l'avenir. Dans l'unité de la Matière et de l'Esprit, l'Esprit nous oriente vers l'avenir: c'est, pour Teilhard, le primat de l'avenir.

Cette manière de comprendre la relation de la Matière et de l'Esprit, il la développe tout particulièrement dans "Le Mileu divin", écrit comme on l'a vu vers 1926. L'idée lui en était d'ailleurs venue déjà au cours de ses études de théologie et il n'est pas inutile de citer ici son poème intitulé "La puissance spirituelle de la Matière", écrit en 1919. Il écrit (page 89):

"Dieu rayonnait au sommet de la Matière dont les flots lui apportaient l'Esprit."

Le poème se termine par un hymne à la Matière dont voici quelques extraits :

"Bénie sois-tu, âpre Matière, glèbe stérile, dur rocher, toi qui ne cèdes qu'à la violence, et nous forces à travailler si nous voulons manger. ...
Bénie sois-tu, puissante Matière, Evolution irrésistible, Réalité toujours naissante, toi qui faisant éclater à tout moment nos cadres, nous obliges à poursuivre toujours plus loin la Vérité. ...
Je te bénis, Matière, ... dans ta totalité et ta vérité ....
Je te salue, Milieu divin, chargé de puissance Créatrice, Océan agité par l'Esprit, Argile pétrie et animée par le Verbe incarné. (XIII, pp.89-90)
"

Poème qui veut illustrer une relation de la Matière à l'Esprit où la Matière est la "matrice" de l'Esprit qui l'anime et grandit en elle.

Il ne perçoit pas immédiatement, toutefois, toutes les implications d'une telle démarche. "Il faudrait, écrira-t-il plus tard à ce sujet, toute une vie pour mesurer ce que ce changement dans la notion même d'Esprit avait, pour l'intelligence, la prière et l'action, de constructif et révolutionnaire, à la fois (XIII,p.36)".

Biosphère et Noosphère

Matière et Esprit, Teilhard va retrouver cette dualité dans les réalités mêmes du monde matériel et humain. On l'a dit, l'expérience de la guerre de 14-18 lui a fait prendre conscience de la réalité de collectivités humaines. Il écrira plus tard:

"Deux immenses unités vivantes commençaient à monter sur mon horizon interne, unités de dimensions planétaires :
- L'une où venaient peu à peu se grouper et s'harmoniser sans effort mes multiples expériences de biologiste sur le terrain et en laboratoire : l'enveloppe vivante de la Terre, la "Biosphère".
- Et l'autre, pour la perspective définitive de laquelle il ne faudrait rien moins, sur mon esprit, que le grand choc de la Guerre : l'Humanité totalisée, la "Noosphère" (dont) la vision avait germé dans ma tête au contact prolongé des énormes masses humaines qui, de l'Yser à Verdun, s'opposaient alors dans les tranchées de France. (XIII, p.37 et p.40)
"

Biosphère et Noosphère, deux concepts distincts et fondamentaux qui prendront dans sa pensée une place des plus importantes.

2 - "Le Milieu divin"

Penchons-nous maintenant sur les deux principaux ouvrages de Pierre Teilhard de Chardin, dans lesquels s'est exprimée une pensée scientifique et religieuse dont nous venons de relever quelques-uns des éléments qui l'ont progressivement constituée.

Nous parlerons d'abord du "Milieu divin", écrit, nous l'avons dit, peu après la crise de 1925, lors d'un séjour en Chine, et auquel nous avons déjà fait allusion. C'est un livre de spiritualité du chrétien engagé dans le monde, dédié à "Ceux qui aiment le Monde", écrit pour tous ceux qui sont en recherche, pour les mouvants du dedans et du dehors de l'Eglise.

Voici quelques grandes lignes de cet ouvrage :

3 - "Le Phénomène humain"

C'est, nous l'avons dit, l'ouvrage le plus fondamental de Pierre Teilhard de Chardin, écrit pendant son séjour forcé en Chine, durant les années 1938-46. Nous en rendrons compte assez longuement.

La démarche de Teilhard se veut purement scientifique. Comme toute démarche scientifique, il part des phénomènes que tout le monde peut observer. Ces phénomènes sont la manifestation au plan matériel, le seul que puisse observer la science, de causes profondes qui ne sont pas directement accessibles à l'observation. Aussi insiste-t-il, dès le début, sur son intention de ne considérer que les phénomènes, mais tous les phénomènes, même ceux qui peuvent être ignorés ... ou écartés par ceux qu'ils gênent.

Les deux idées centrales du "Phénomène humain", ses deux "piliers", sont la notion de l'"Evolution" et le concept de l'"Homme"

1 - Nous savons que l'univers, les étoiles, les êtres vivants, les hommes et les sociétés humaines naissent, vivent et meurent. Tous se transforment donc avec le temps suivant un processus orienté du passé vers l'avenir, irréversible : personne ne meurt avant de naître ! Le temps marque les étapes sur une échelle en secondes ou en millions d'années. Il introduit la durée, intervalle de temps où se prépare chaque étape, dans un mûrissement progressif.

L'évolution, c'est l'histoire de la complexité croissante. Qu'est-ce que la complexité ? La molécule d'eau est le produit de la synthèse qui unit des atomes d'oxygène et d'hydrogène. Elle est plus complexe que ces atomes et cette synthèse fait apparaître des propriétés nouvelles. Il en est de même à chaque synthèse qui fait émerger un être plus complexe que ses composants. L'évolution est donc un processus continu, suite de discontinuités, chapelet de synthèses, d'unions successives: c'est ce que Teilhard définit comme l' "union créatrice".

La paléontologie montre que les êtres vivants les plus simples sont apparus les premiers et que l'histoire de la vie est celle de l'apparition d'êtres de plus en plus complexes. Mais la mort détruit ces structures et l'organisme se décompose. C'est l'action naturelle de l'entropie alors que la vie, au cours de l'évolution, fait apparaître des structures de plus en plus complexes. Mais si les individus complexes meurent et se dégradent, ils se reproduisent auparavant et sauvegardent ainsi les conquêtes de l'évolution.

C'est la lutte de l'"union créatrice", du processus de structuration entraînant la progression de la complexité caractérisant la vie, contre la mort qui déstructure. La réalité du monde complexe où nous vivons et l'extrême complexité de l'homme manifestent la victoire de la vie sur la mort.

2 - L'homme est au sommet de la complexité, par son cerveau de 100 milliards de neurones reliés par plus de 200.000 milliards de synapses: extrême complexité de relations!

L'homme apparaît dans la continuité de l'évolution biologique, dans le groupe des singes, mais ses singularités soulignent la discontinuité de son émergence:

L'activité et le comportement singuliers de l'homme justifient une option spiritualiste, celle d'un homme dont le corps est animé par l'esprit, qui s'exprime par le corps mais lui est transcendant. Attention, on ne trouve pas l'esprit à la pointe du scalpel qui dissèque l'homme! Ni sa présence ni son absence n'est scientifiquement "démontrable". Les spiritualistes considèrent que la présence de l'esprit animant l'homme rend plus intelligible l'ensemble de son comportement, son intelligence, son amour et sa haine, sa liberté, son comportement religieux. Mais les matérialistes sont libres de choisir une option différente.

Teilhard qui se place naturellement dans l'option spiritualiste nous dit : L'homme apparaît clairement comme un être dont le comportement et les actes sont motivés intérieurement. Il y a en lui un "Dehors", le corps, et un "Dedans", la conscience, l'esprit qui l'anime.

3 - L'extension par analogie de la notion de conscience aux animaux doués d'un psychisme dont les actions manifestent une motivation intérieure est aisée. Teilhard va encore plus loin et l'étend aux êtres vivants élémentaires: une bactérie, la cellule la plus simple, perçoit de l'information du milieu et agit en conséquence pour se nourrir ou s'éloigner : elle réagit globalement comme un individu motivé intérieurement pour sauvegarder sa vie. On peut étendre la notion de conscience même à la matière inerte, la structure de la molécule étant la source de ses propriétés.

C'est une application d'une règle générale selon laquelle toute propriété fondamentale qui apparaît à un certain stade de l'évolution était présente sous une forme voilée aux stades antérieurs. Par exemple, la main de l'homme qui permet à l'artisan d'exprimer sa créativité ne diffère guère de la main avec pouce opposable des grands singes. Le squelette des membres des vertébrés terrestres est le produit de l'évolution du squelette des nageoires latérales d'un petit groupe de poissons, les Crossoptérygiens vivant il y a 350 millions d'années. L'ancêtre de la main de l'homme, c'est cette nageoire si différente d'elle!

Partant de l'homme, produit de l'univers en évolution, et remontant l'évolution, Teilhard généralise donc la "structure biface" de tous les êtres. Puisque, en un point d'elle-même, - chez l'homme - l' "étoffe" de l'Univers a une face interne - la conscience réfléchie - c'est qu'elle est forcément biface par structure, c'est-à-dire en toute région de l'espace et du temps ... et il conclut: coextensif à leur Dehors, il y a un Dedans des choses.

4 - En remontant l'évolution, Teilhard cherche également les racines de l'esprit qui anime l'homme. Constatant que l'analyse, en séparant les éléments d'un être complexe laisse échapper ce qui fait sa solidité et sa spécificité, il ajoute : "La seule consistance des êtres leur est donnée par leur élément synthétique, c'est-à-dire par ce qui est, à un degré plus ou moins parfait, leur âme, leur esprit." (IX,p.55)

Les forces d'union assurent la cohésion des structures créées au cours de l'évolution. Elles sont de plus en plus souples et leur évolution entraîne la montée de la spontanéité qui conduit, avec l'homme, à l'émergence de la liberté dans l'amour. Aussi, Teilhard peut-il dire que l'évolution est la manifestation d'une "montée de l'esprit" animant l'union créatrice, partant de la structure de la molécule pour atteindre, chez l'homme, la conscience réfléchie.

5 - Teilhard conclut: l'homme est la clef de l'Univers, il permet de comprendre l'évolution. Il lui donne un sens. Un observateur extérieur avant l'apparition de l'homme n'aurait pas pu, à partir des propriétés physiologiques, intellectuelles et psychiques des grands singes, prévoir ce que serait la personne humaine avec son intelligence réfléchie, sa capacité d'amour et de haine, sa liberté et son désir d'absolu. Par contre, du sein de l'humanité, plongeant aujourd'hui notre regard vers le passé, nous voyons monter la complexité depuis la première bactérie jusqu'à nous. Nous percevons également les longues phases de maturation qui préparent les étapes majeures de complexification et soulignent l'importance de la durée. Les bactéries et les algues bleues sont restées seules, dans leur simplicité apparente, pendant 2 milliards d'années, avant l'apparition des protistes, êtres monocellulaires complexes doués de sexualité. C'est le résultat de l'évolution qui éclaire ses modalités et en donne le sens, direction et signification.

6 - L'évolution ne s'arrête pas à l'homme ; elle se poursuit par l'évolution culturelle de l'Humanité, nourrie par la créativité personnelle des hommes. La complexification est alors celle des sociétés humaines : famille, tribu, village, nation ...

Mais quelle force peut unir les hommes dans leurs sociétés pour assurer leur stabilité ? C'est l'amour sous toutes ses formes : amour conjugal, parental et filial dans la famille - fraternité et respect des autres dans les associations, les organisations économiques et politiques. Dans tout groupe social l'intérêt porté à chaque homme par les autres hommes lui permet de s'épanouir personnellement. C'est un facteur essentiel de stabilité.

Nous entrons aujourd'hui, nous dit Teilhard, dans l' "ultra-humain", phase d'organisation volontaire de l'Humanité. Cette phase correspond à la prise de conscience par l'homme de l'évolution. En étant conscient, il en devient responsable et il en a les moyens:

L'ultra-humain conduit l'homme vers le "Point-Oméga", terme et moteur de la montée de l'esprit. Le Point-Oméga est une extrapolation de la personne humaine douée de réflexion et de capacité d'amour. Oméga ne peut donc être qu'une super-personne douée d'un pouvoir d'hyper-réflexion et d'une capacité d'amour telle qu'il puisse aimer tous les hommes. C'est un centre personnel, transcendant, qui entraîne la convergence de l'humanité, en attirant tous les hommes qui se rapprochent ainsi les uns des autres. Mais comme toute extrapolation au terme d'une démarche rationnelle, le Point-Oméga se présente comme une hypothèse scientifique dont la qualité se mesure à la fécondité des conséquences qu'on peut en attendre. Etant l'extrapolation de l'esprit humain épris d'absolu, son existence doit entraîner la conservation des consciences en Oméga.

Rappelons que la démarche de Teilhard dans le "Phénomène humain" évite toute option religieuse particulière. Néanmoins, comme dans toute démarche scientifique, il est certain que l'hypothèse associée à une observation ou une expérience est orientée par l'intuition du chercheur qui a sa source dans son inconscient autant que dans son conscient. La révélation chrétienne était au cœur de Teilhard mais cela n'enlève rien à la rigueur de l'observation des phénomènes ni à celle des raisonnements rationnels développés tout au long de son ouvrage.

En octobre 1948, il se rend à Rome espérant convaincre le Supérieur Général de la Compagnie de Jésus de publier le "Phénomène humain", revu suivant les conseils de ses amis, le Père de Lubac et Mgr de Solages. C'est un échec. C'est tout à la fois le refus de publier "le Phénomène humain", le refus de la publication du "Milieu Divin" et le refus de sa candidature au poste de professeur au Collège de France qui lui était proposé.

III - Les derniers ouvrages de Teilhard de Chardin - La période 1948 - 1955

Deux ouvrages marqueront la dernière période de la vie de Pierre Teilhard de Chardin.

En 1950, il rédige "le Cœur de la Matière". C'est l'histoire de l'évolution de son univers intérieur, intellectuel et spirituel. L'exergue le résume: "Au coeur de la Matière, un coeur du Monde, le coeur de Dieu".

Teilhard nous explique qu'en lui le sens cosmique et le sens christique sont deux axes convergeant au-delà de l'Humain. Ce ne sont pas deux voies indépendantes, mais deux axes de cheminement, dans sa conscience, de sa pensée rationnelle et de sa vie mystique. Le pouvoir convergeant cosmique et le pouvoir communiant christique s'y renforcent mutuellement jusqu'à la merveilleuse conjonction du "Point Oméga" et du "Christ évoluteur".

Dans le "Phénomène humain", Teilhard était conduit à l'hypothèse (au sens scientifique du terme) que le Point Oméga est potentiellement aimable et aimant. Dans le "Cœur de la Matière", il perçoit dans la foi la conjonction du Christ en Oméga; il ne fallait rien de moins que cette conjonction pour que se produisit à ses yeux l'extraordinaire phénomène d'un embrasement général du Monde par l'Amour divin.

Et il ajoute : Dieu "se transforme" en nous incorporant! c'est l'effet de la communion qu'il perçoit tardivement dans l'évolution de sa vie religieuse. La construction du Corps du Christ se poursuivra jusqu'à la Parousie. "Dieu achevé pour soi, et cependant, pour nous, jamais fini de naître" ... " que, par diaphanie et incendie à la fois, jaillisse votre universelle présence. O Christ toujours plus grand !" (XIII, p.70)

"Le Christique", signé de mars 1955, quelques jours avant sa mort, est le testament spirituel de Pierre Teilhard de Chardin. S'attachant au plan mystique de la connaissance, il souligne trois caractères essentiels du phénomène chrétien:

Aussi le Christianisme peut-il être identifié à une Christogénèse couronnant à la fois la Cosmogénèse, la Biogénèse et la Noogénèse.

Une activation spirituelle est nécessaire, insiste Teilhard, pour équilibrer l'énergie nucléaire que l'homme s'efforce de maîtriser. Dans le monde matérialiste moderne l'espérance d'un sommet de conscience à atteindre est nécessaire pour relancer le goût de vivre, de chercher, d'agir, de créer. Il faut une "religion": une Religion de l'Evolution, ni celle de l'En-Haut (théismes et panthéismes divers), ni celle de l'En-Avant (Humanisme marxiste et autres), mais le "Christique", qui est rencontre progressive, dans notre conscience, du Verbe incarné et de l'Univers convergent. Le Christianisme sublime, par l'amour, les puissances de croissance et les puissances de diminution et de mort. C'est la Religion motrice de l'Evolution par la double vertu, totalement comprise enfin, de sa Croix et de sa Résurrection.

Arrivé au moment de conclure, Teilhard s'interroge:

"Comment se fait-il que, regardant autour de moi, et tout grisé de ce qui m'est apparu, je me trouve quasiment seul de mon espèce ? seul à avoir vu ?...
Le Christ-Universel ? Le Milieu Divin ?
Après tout, ne serais-je pas seulement le jouet d'un mirage intérieur ? (XIII, p.115)
"

A ces doutes, il répond par trois évidences qui s'imposent à lui:

Pierre Teilhard de Chardin meurt le 10 avril 1955, jour de Pâques.

Le Christ a répondu au souhait qu'il exprimait chez des amis, un an plus tôt : "j'aimerais mourir le jour de la Résurrection".

Pour conclure, un aperçu de la christologie de Pierre Teilhard de Chardin

De l'observation scientifique de l'évolution à la théologie, ce mouvement pourrait caractériser celui de la pensée de Teilhard de Chardin. Teilhard pensait que l'évolution donne au croyant une meilleure représentation de l'activité créatrice de Dieu et du rôle directeur du Christ dans l'histoire du monde.

Pour le Chrétien, l'histoire du monde, au plan théologique, c'est la création. L'exégèse moderne a dégagé la création d'un fondamentalisme incompatible avec les connaissances scientifiques qui soutiennent l'évolution. Comment l'évolution que nous avons étudiée avec Teilhard éclaire-t-elle notre vision spirituelle ? Evitons les parallélismes étroits et les imbrications du concordisme.

Nous avons vu que l'évolution est un processus orienté du passé vers l'avenir par la montée de la complexité et que l'homme est au sommet de cette complexité. Cela élimine les schémas statiques, cycliques ou aléatoires. L'homme flèche de l'évolution, selon l'expression de Teilhard, évoque le grand projet de Dieu créant l'homme à son image et couronnant la création.

On remarquera également que le moteur de la complexification est "l'union créatrice" laquelle rassemble toutes les forces d'union responsables des synthèses successives. Nous avons vu, tout au long de l'évolution, la lutte de l'union créatrice, de ce processus de structuration entraînant la progression de la complexité caractérisant la vie, contre la mort qui déstructure. Aujourd'hui, avons-nous dit en rendant compte du "Phénomène humain", la réalité du monde complexe où nous vivons tout comme l'extrême complexité de l'homme manifestent la victoire de la vie sur la mort. Or cette observation n'a-t-elle pas une résonance spirituelle ? L'Esprit de Dieu n'est-il pas Esprit d'union ?

L'évolution qui conduit des poissons aux mammifères et à l'homme en passant par les amphibiens et les reptiles est marquée par la progression de l'autonomie en général et, en particulier, à l'égard du milieu aquatique. Cette progression de l'autonomie est associée au développement du système nerveux et du cerveau qui assure un contrôle de plus en plus poussé du fonctionnement de l'organisme si bien que les mammifères peuvent vivre dans tous les milieux, secs ou humides, chauds ou froids. Et l'homme lui-même est la seule espèce qui puisse vivre sous tous les climats et dans tous les milieux, sans adaptation morphologique, grâce à des artifices fruits de son intelligence. C'est l'autonomie maximum, associée à sa liberté à l'égard de l'instinct.

Par ailleurs, la comparaison des modalités de la reproduction des vertébrés montre une évolution du statut de l'individu et des relations parents-enfants. La plupart des poissons pondent des millions d'oeufs qui éclosent dans l'eau. La quasi totalité de ces œufs ou des jeunes poissons sont la proie des prédateurs avant d'être adultes. Les couvées des oiseaux sont réduites à quelques œufs et les portées de mammifères à quelques petits. Ces petits ne peuvent se nourrir seuls à leur naissance et les parents prennent soin d'eux. Certaines familles de mammifères n'ont qu'un petit par portée. C'est le cas des primates chez qui les petits restent longtemps attachés à leur mère. Chez l'homme, l'enfant est particulièrement dépendant de ses parents. Avec la nourriture et les soins permanents qu'il reçoit de sa mère, celle-ci lui apporte l'amour qui l'éduque à l'amour. Au-delà des caractères génétiques, le petit d'homme doit apprendre tout ce qui fera de lui un homme.

Les modalités de la reproduction se transforment pour passer de la multitude des œufs dont l'espérance de vie individuelle est infime aux enfants peu nombreux dont la probabilité de chacun d'atteindre l'âge adulte est accrue par les soins des parents. Ainsi la montée de la complexité conduit-elle de l'individu anonyme qui ne vit que pour assurer statistiquement la continuité de l'espèce, à la personne qui a une valeur en soi.

L'ancien Testament est l'histoire du peuple hébreu que Dieu éduque patiemment. C'est avec le peuple que Dieu fait alliance et c'est la pérennité, l'immortalité du peuple qui est alors assurée et non celle des individus. Néanmoins, le récit du sacrifice d'Isaac par son père Abraham souligne l'interdiction divine formelle des sacrifices humains qui étaient pratiqués chez des peuples voisins. Ceci marque déjà la valeur de la vie humaine individuelle qui ne doit pas être sacrifiée pour apaiser le courroux de Dieu à l'égard du peuple. Ce n'est qu'à la fin du deuxième siècle avant J.C. qu'apparaissent le sens de la responsabilité individuelle et la foi en la résurrection individuelle, du moins chez certains hébreux. De même l'image du Dieu vengeur est peu à peu relayée par celle du Dieu de tendresse.

Cette évolution, par l'éducation divine, de l'homme qui prend conscience de sa responsabilité personnelle au sein du peuple, poursuit au plan spirituel le grand mouvement biologique de croissance de l'autonomie individuelle.

Les temps sont venus où le Fils peut s'incarner. Bien que le peuple se méprenne sur la mission du Messie, Jésus pourra témoigner par sa parole, ses œuvres et sa vie de l'amour de Dieu à l'égard de tous les hommes. Sa Résurrection sera le fondement de son Eglise ouverte à tous les hommes, juifs ou non.

Il faudrait développer cette éducation d'un peuple choisi au sein duquel Dieu prépare l'Incarnation de son Fils qui adressera son message, sa révélation, à toute l'humanité. C'est une phase cruciale de l'évolution de l'humanité soulignant la fidélité de Dieu dans son alliance qui soutient son projet dans la durée malgré les infidélités des hommes dont Dieu respecte la liberté tout en restant prêt à pardonner gracieusement ces infidélités. Ce pardon est lui-même un élément de l'éducation de l'homme en soulignant la gratuité du don de Dieu. La relation de Dieu avec l'humanité s'insère dans la durée qui est la clef de son efficacité.

La christologie qui ressort des écrits de Teilhard de Chardin est ainsi associée à une création continue. Par son Incarnation, le Christ s'est inséré, non seulement dans l'Humanité, mais dans l'Univers en évolution qui porte l'Humanité : c'est le Christ cosmique. Le dessein du Père comprend la Création, l'Incarnation et la Résurrection du Fils. On peut dire que la Rédemption est contingente à l'Incarnation du Fils dans une humanité pécheresse mais qu'elle n'est pas la cause de cette Incarnation. Suivant le Père Martelet, l'homme créé dans la finitude avec un profond désir d'absolu au fond de son coeur ressent très douloureusement cette finitude. Que l'Homme soit heureux au terme de la Création est le grand dessein d'amour de Dieu. Aussi son projet devait-il impliquer l'Incarnation et la Résurrection pour donner à l'Homme, au-delà de sa finitude, l'Espérance de la lumière dans la communion à Dieu.

Fidèle à Saint Paul, Teilhard redonne à la Parousie une place essentielle qui termine, en quelque sorte, la trajectoire du Fils dans sa mission de salut : il réunit en lui toute l'humanité pour l'offrir au Père qui sera Tout en tous. Le Paradis des ressuscités est à la fin des temps !

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