ZWINGLI l'exégète

Les grandes figures du protestantisme et leur rapport à la Bible n°3

Ulrich Zwingli

Assez mal connu en France comme théologien, Ulrich Zwingli est totalement ignoré comme exégète. Pourtant ses commentaires bibliques sont très nombreux, ce qui marque l'intérêt qu'il portait à l'exégèse. On sait que très tôt, il avait fait le projet de mettre dans les mains de tous les fidèles une traduction de la Bible en langue alémanique. D'abord, il révisa et adapta en langue alémanique la traduction de Luther du Nouveau Testament ; puis une édition des livres historiques et poétiques, d'après la traduction de Luther ; enfin, il s'attaqua aux livres prophétiques. Et trois ans avant la parution de la célèbre Bible de Wittenberg (1534), Zurich sortait une Bible, magnifique ouvrage typographique illustré en partie par Holbein.

D'autre part, dès 1525 il avait instauré dans le chœur de la cathédrale de Zurich, en remplacement de l'office choral, supprimé en décembre 1524, un cours biblique ouvert aux chanoines, aux membres du clergé et à l'élite de la ville. Ces cours avaient lieu tous les jours, sauf le vendredi. Zwingli, assisté d'un étudiant ou d'un collègue, commentait les textes, utilisant pendant ces leçons tant les versions latine et allemande que les versions hébreu et grecque. On peut s'étonner qu'il utilisât la Vulgate, alors qu'il déclara toujours que seul le texte hébreu permettait de comprendre l'Ancien Testament, ce qui ne l'empêchait pas de louer la fidélité des Septante au texte hébreu. Sans doute cela lui permettait-il de montrer les erreurs de la traduction et justifiait ainsi sa propre exégèse.(1) A ces leçons publiques de textes bibliques fut donné le nom de Propheizei. Ce terme apparaît officiellement en 1935 dans les ordonnances liturgiques mais selon J.V. Pollet, auteur d'un ouvrage savant sur Zwingli et le Zwinglianisme, " il était sans doute en usage avant cette date ".(2) Précisons que le terme Prophezei était pris dans le sens que lui donne l'apôtre Paul : Prophétiser était pour lui édifier, exhorter, encourager (1Cor. 14, 1-3). L'utilisation de ce terme semble indiquer que l'exégèse des textes se faisait avec l'assistance de l'Esprit Saint. De 1525 à 1531, pas moins de 21 livres de l'Ancien Testament furent étudiés à la cathédrale, en suivant l'ordre chronologique ; le vendredi, jour de marché, le cours était réservé au Nouveau Testament : les Evangiles, Epîtres pauliniennes et la première épître de Jean.

La place prépondérante que Zwingli donna aux livres de l'Ancien Testament au cours de ces leçons publiques et leur utilisation fréquente dans ses traités théologiques montrent l'intérêt qu'il lui portait. Mais il marqua toujours la priorité du Nouveau Testament sur l'ancien : pour Zwingli, on ne devait lire l'Ancien Testament qu'à la lumière du Christ et non l'inverse ; on ne pouvait trouver dans l'Ancien Testament que ce qui était exprimé en Christ. En conséquence, il refusa toujours d'argumenter sur le Nouveau Testament à partir de l'Ancien. L'Ancien Testament joua toutefois un rôle primordial lors des affrontements avec les Anabaptistes.

Les Anabaptistes refusaient non seulement de baptiser les enfants, estimant que le baptême devait répondre à une démarche consciente et explicite de conversion, mais encore, semble-t-il, rejetaient totalement l'Ancien Testament, affirmant que la venue du Christ avait mis fin à la Loi. Pour défendre le baptême des enfants, Zwingli le mit en parallèle avec la circoncision chez les Juifs : le baptême ne pouvait pas sauver mais il était signe et gage d'alliance et il devait être donné aux enfants de parents chrétiens puisque ceux-ci étaient dans l'alliance d'Abraham, ce qui les assurait de leur élection. Notons que, pour Zwingli, la circoncision n'était pas une confirmation de la foi d'Abraham, mais un engagement pour conduire ses enfants vers Dieu et lui être fidèle : " Notre baptême tend à la même chose que la circoncision autrefois. C'est le signe de l'alliance que Dieu conclut avec nous à travers son fils ".(3) Aucun texte biblique ne parle d'un " rebaptême ", écrit-il par ailleurs, cela reviendrait à " recrucifier " le Christ.

Zwingli affirma qu'en rejetant l'Ancien Testament, les Anabaptistes rejetaient Dieu, qui était le même dans les deux Testaments, et, pour étayer son argumentation sur la nécessité de garder l'Ancien Testament, il s'appuya sur quatre textes du Nouveau Testament : Mt. 22,29 ; Jn 5, 39 ; Ro.15,4 et 1Co. 10, 11, quatre textes dans lesquels Christ fait appel à l'Ancien Testament. La référence à 1 Co. 10, 11, " Ces évènements leur arrivaient pour servir d'exemple et furent mis par écrit pour nous instruire, nous qui touchons à la fin des temps "(4) , est importante pour comprendre l'utilisation que fait Zwingli de l'Ancien Testament. Dans sa " préface aux Prophètes " il cite ce verset et le verset 6, et écrit que tous les évènements de l'Ancien Testament sont symboliques, qu'ils le sont à notre usage et que cela a été écrit pour notre bien. (5)

Il était convaincu que l'ancienne et la nouvelle alliance étaient fondamentalement une, ce qui lui permit d'utiliser également l'Ancien Testament dans sa controverse avec les catholiques (et avec Luther) au sujet de la Cène en la mettant en parallèle avec la Pâque juive : " Ceci est mon corps " (Mt. 26, 26) ne devait pas être pris au sens propre, mais figuré, de même que " ceci est la Pâque " (Ex 12, 11). Dans son œuvre exégétique, les analogies qui reviennent le plus souvent sont assurément entre la Pâque juive et la Sainte Cène, la circoncision et le baptême, mais ainsi que le souligne Peter Stephens, " le procédé comparatif est un élément constant dans les écrits de Zwingli, aussi bien dans les commentaires que dans d'autres textes " (6)

Dans son commentaire sur Esaïe (Apologia complanationis Isaiae), Zwingli fait connaître ses principes exégétiques. Nous savons ainsi qu'il se méfiait de l'allégorie, qu'il jugeait capricieuse, et insistait sur le sens naturel, c'est-à-dire littéral, de l'Ecriture. Zwingli s'efforça toujours aussi d'en saisir le sens moral, convaincu que la Bible avait été écrite pour le bien de l'humanité. Insister sur le sens naturel des Ecritures est en vérité pour lui insister sur le sens moral et sur le sens spirituel. Peter Stephens relève l'importance que prend la question morale dans les exégèses du théologien de Zurich, même s'il n'emploie jamais ce terme. Le sens moral est pour lui l'application du sens naturel à l'auditeur. Zwingli veut que dans la Bible le fidèle trouve enseignement et consolation. Autre principe de l'exégèse zwinglienne : le souci philologique. Il est pour lui primordial de capter la Parole de Dieu dans son expression authentique - d'où l'étude approfondie de l'hébreu qu'il entreprit.

Si Zwingli minimisa l'allégorie, il utilisa abondamment la typologie, cherchant dans les personnages de l'Ancien Testament différents types de figure christique, telles que Noé, Isaac, Joseph et Moïse. Etait-il totalement convaincu du bien fondé de tous les exemples qu'il cite ? On peut se le demander tant certains sont arbitraires. Mais assurément, si l'on cherche bien, avec en tête l'idée de trouver Christ, de nombreux récits et personnages de l'Ancien Testament peuvent avoir une signification dans le Nouveau.

Liliane CRÉTÉ


(1) Les exégèses de Zwingli sur l'Ancien Testament sont publiées dans les livres 13 et 14 de l'édition de ses Opéra, commencée en 1905 par Emil Egli et Georg Finsler.
(2) J.V. Pollet, Huldrych Zwingli et le Zwinglianisme, Paris, Vrin, 1988
(3) Cité dans W. Peter Stephens, Zwingli le Théologien, Genève, Labor et Fides, p. 259
(4) Il s'agit de l'exemple d'Israël au désert.
(5) W. Peter Stephens, op. cit., p. 107
(6) Ibid, p. 92
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